vendredi 15 juin 2018
dimanche 13 mai 2018
Portrait intellectuel de Jürgen Habermas
Portrait intellectuel de Jürgen Habermas
par Pierre Tenne27 février 2018
https://www.en-attendant-nadeau.fr/2018/02/27/portrait-intellectuel-jurgen-habermas/
vendredi 6 avril 2018
un demi-siècle d’une pensée en action
Mark Hunyadi
Publié vendredi 23 février 2018 à 15:25, modifié vendredi 23 février 2018 à 15:30.
https://www.letemps.ch/culture/jurgen-habermas-un-demisiecle-dune-pensee-action
Jürgen Habermas, un demi-siècle d’une pensée en action
Une biographie et un recueil de textes du penseur allemand retracent un parcours intellectuel fulgurant où les relations intersubjectives sont placées au cœur de la réalité humaine
Plus grand penseur vivant (il est né en 1929), auteur d’une œuvre philosophique qui a acquis une audience mondiale, Jürgen Habermas est aussi l’intellectuel engagé le plus présent sur la scène politique allemande et européenne. Dans son œuvre, il reprend tous les grands thèmes qui ont scandé l’histoire de la philosophie (la vérité, la justice, la connaissance, la raison, l’Etat, le langage, le rapport au monde et à autrui) et les réinterprète dans le sens d’une philosophie de la communication.
Son credo, exposé sous toutes ses facettes philosophiques: le point de départ de la philosophie ne peut plus être le sujet et sa conscience souveraine (Descartes, Kant), mais la communication et le milieu dans lequel elle se déroule, le langage. La brique élémentaire de la réalité humaine n’est pas l’individu, mais la relation intersubjective qui permet à chacun de s’individuer. De là découle tout le reste, notamment une théorie de la démocratie fondée non sur la défense des droits individuels, mais sur la communication réciproque de tous les concernés. Dans le même élan, il défend pour l’Europe un «cosmopolitisme constitutionnel» qui réinterprète dans la complexité d’aujourd’hui l’idée de «Paix perpétuelle» projetée au XVIIIe siècle par Kant.
Un défi pour les générations à venir
Paraissent cette semaine simultanément chez Gallimard deux gros volumes de textes retraçant son parcours de 1971 à 2017 (lire ci-contre) et une biographie, qui remet dans leur contexte l’œuvre du philosophe et les interventions publiques de l’intellectuel engagé.
Lire aussi: Habermas, mondialiste des droits de l’homme
Habermas lui-même déclarait récemment que ce qui reste de l’existence d’un philosophe, c’est, «dans le meilleur des cas, une idée nouvelle, formulée de manière idiosyncrasique, et bien souvent énigmatique, sur laquelle s’échineront les générations suivantes». Au sommet de sa gloire désormais mondiale, le plus grand philosophe vivant livrait là en 2015 une forme d’autoportrait voilé. Car une idée nouvelle, oui, il en a formulé une, et de taille: c’est que la communication entre les humains forme un règne à part entière de la raison, irréductible à la raison techno-scientifique qui domine notre monde. Et cette idée, il l’a exposée sous toutes ses facettes, défendue contre toutes les objections, exploitée dans tous les domaines philosophiques possibles. Au point qu’effectivement, les générations futures auront longtemps de quoi la ruminer.
Prolixité et ténacité
Les deux gros volumes de textes (Parcours 1: 1971-1989; Parcours 2: 1990-2017, 600 pages chacun) que publie Gallimard sous la direction de Christian Bouchindhomme (voir notre entretien ci-contre) témoignent de cette fabuleuse prolixité, mais aussi de l’extraordinaire ténacité philosophique de ce penseur maître. Au-delà des débats philosophiques et techniques sur lesquels «s’échineront les générations suivantes», une chose frappe, à considérer dans son ensemble l’immense parcours intellectuel de Habermas: c’est que sa pensée était et reste toujours orientée vers l’avenir, vers ce qu’il faut poursuivre et construire. C’est un penseur «pour».
C’est ce que confirme Stefan Müller-Doohm dans la biographie qui paraît simultanément chez Gallimard: «Quand il n’est pas sur la route, il écrit – même si on ne se départira pas du soupçon, au regard de l’abondance de ses publications, qu’il écrit aussi pendant ses voyages. Le plus souvent, il écrit pour quelque chose: pour les droits de l’homme, pour une société juste, pour que les journaux continuent à vivre, pour que s’impose la raison, pour l’Europe.» C’est bien vu. Et cela le distingue assez radicalement de la plupart de ses contemporains, qui ont une fâcheuse tendance à épuiser leur intelligence à montrer combien ils sont intelligents.
Interventions publiques mémorables
Une chose parmi mille autres ressort de l’imposante biographie de Müller-Doohm: c’est la précocité des intuitions philosophiques majeures de Habermas, qu’on reconnaît à l’état embryonnaire dès les premiers écrits des années 1950. Mais aussi la précocité intellectuelle tout court de ce jeune homme de province qui a très vite suscité l’admiration de ses aînés (Adorno et Gadamer sont les plus connus). Il a fait une entrée tonitruante sur la scène philosophique à 24 ans, en publiant un mémorable article contre Heidegger, auquel cet encore inconnu, qui n’a pas eu à faire la guerre (il est né en 1929), ne pouvait pardonner non pas tant son passé nazi que son incapacité à s’expliquer avec lui. Au demeurant, le biographe note que cette confrontation a peut-être remplacé celle qu’il n’a jamais eue avec son propre père, qui, lui, fut engagé volontaire, à 48 ans, dans la Wehrmacht.
La chute du Mur, puis l’intervention américaine en Irak, le mémorial de l’Holocauste, les développements de l’ingénierie génétique et les aléas de la construction européenne furent autant d’occasions d’interventions publiques mémorables
Bien que la vie de Habermas ne soit pas en tant que telle passionnante (c’est la success story universitaire, certes parfois accrochée, d’un intellectuel hors catégorie), la biographie de Müller-Doohm l’est, notamment parce qu’elle réussit à mettre en évidence de façon très vivante et fluide le double parcours de Habermas: celui du philosophe professionnel, étape par étape et livre par livre, et celui de l’intellectuel engagé, polémiste redoutable et influent, intervenant sans relâche dans les débats publics. La chute du Mur, puis l’intervention américaine en Irak, le mémorial de l’Holocauste, les développements de l’ingénierie génétique et les aléas de la construction européenne furent autant d’occasions d’interventions publiques mémorables – toujours dans la presse écrite. Tout cela est retracé par le menu.
Lire aussi: Jürgen Habermas: Vérité et Justification
Ce livre réussit à honorer parfaitement l’intention affichée dès les premières pages: «Cette biographie a pour ambition d’illustrer les interdépendances de l’histoire personnelle et de l’histoire de l’œuvre dans le contexte de l’histoire contemporaine.» Ainsi par exemple, l’histoire personnelle montre comment le bec-de-lièvre dont il souffrait l’a sensibilisé, dès la cour d’école, à l’importance du langage, à la vulnérabilité et à l’injustice de l’exclusion. La grande histoire lui a insufflé le sens moral des idéaux démocratiques, qu’il n’a cessé d’approfondir. Son intelligence souveraine a fait le reste.
Jürgen Habermas. Une biographieStefan Müller-Doohm
Traduit de l’allemand par Frédéric Joly
Gallimard, 650 p.
Traduit de l’allemand par Frédéric Joly
Gallimard, 650 p.
La communication selon Habermas
La communication est le concept central de la théorie de Habermas. Lorsque nous parlons, nous élevons simultanément des «prétentions à la validité»: nous prétendons que ce que nous disons vaut, et nous pouvons, le cas échéant, le justifier. C’est le noyau dur de la théorie de la rationalité chez le philosophe. Cette conception de la validité lui permet de décliner la notion de vérité en trois domaines différenciés: la validité objective (discours scientifique, vérité), la validité normative (discours moral, justesse) et la validité subjective (monde subjectif, sincérité).
La notion de validité se substitue donc à celle de vérité. Une énonciation peut être valide sans être vraie. Le noyau rationnel et intersubjectif de la communication est donné dans cette possibilité toujours ouverte de justification.
La communication est une activité élémentaire, distincte de l’activité qui a toujours été considérée comme le type suprême de rationalité: l’activité dite instrumentale, c’est-à-dire en fonction d’une fin (par ex., travailler pour gagner de l’argent). Par l’activité communicationnelle, deux sujets sont capables de s’entendre; dans l’activité instrumentale, on intervient sur le monde, ce qui est très différent. La communication est structurée par l’entente, ce qui ne veut pas dire, naturellement, que l’entente règne. Elle a chez Habermas le rôle d’une idéalisation morale. Beaucoup de malentendus à propos d’Habermas viennent de cette confusion. M. Hu.
Christian Bouchindhomme:«En France, la réception de son œuvre repose sur un malentendu»
Philosophe, enseignant à l’Université Paris-Dauphine, Christian Bouchindhomme a participé à la fondation des Cahiers de philosophie, à la fin des années 1970. Il est l’un des principaux spécialistes et traducteurs de l’œuvre de Jürgen Habermas et cosigne avec Frédéric Joly, Rainer Rochlitz et Valéry Pratt la traduction de Parcours. Véritable voyage au travers d’une pensée, le recueil rassemble des textes du philosophe allemand, des années 1970 à aujourd’hui.
Le Temps:Quelle est la spécificité des deux nouveaux volumes qui viennent de paraître?
Christian Bouchindhomme: Parcours n’est pas un recueil de textes inédits sur des thématiques définies. Et ce n’est pas non plus la traduction d’un recueil préexistant en allemand. Parcours a pour objet l’œuvre philosophique de Jürgen Habermas elle-même, de 1971 à 2017 – du moins dans certains de ses aspects. Un trait essentiel de ce recueil est qu’il place cette œuvre sous le regard rétrospectif de son auteur: on y trouve notamment cinq textes de 2009 qui, chacun sous un angle différent, présentent à la fois la genèse de l’œuvre, son cheminement et un état des problèmes auxquels elle demeure confrontée. Ainsi, nous avons intégré à cet ensemble les contributions les plus récentes dans lesquelles Habermas propose ses dernières avancées, que ce soit sur le rôle de la philosophie, sur son rapport aux religions, sur la question de l’Europe ou encore sur ce qu’il entend par «raison communicationnelle».
Vous avez donc respecté le caractère polyvalent de son parcours philosophique?
L’un des attraits de l’œuvre de Habermas est son caractère omnidirectionnel. Il peut être certes tenu, tout à la fois, pour un grand intellectuel public, pour un philosophe politique, un philosophe moral, un philosophe du droit cosmopolitique, un sociologue, etc., cela ne signifie pas pour autant qu’il multiplie les spécialités, ni même qu’il se situerait à l’intersection de ces spécialités…
Le rôle de la raison ne constitue-t-il tout de même pas le carrefour de tous ces thèmes?
Oui. Si nous ne pouvons, en fin de compte, garder raison, dans ce monde hypersectorialisé qui est le nôtre, qu’en persistant à le vivre intersubjectivement, au quotidien, dans une relative unité, aussi labile soit-elle, c’est que cela correspond à une nécessité et en même temps à une exigence, dont Habermas postule qu’elles sont la ressource même de la philosophie. L’établir a été et demeure la quête de Habermas. C’est ce dont Parcours aspire à rendre compte.
Ces cinq textes de 2009 que vous évoquez sont les introductions à cinq «monographies «non écrites», dit-il. Qu’est-ce que cela signifie? En dépit d’une œuvre pléthorique, cinq ouvrages seraient restés en souffrance?
Pas exactement. Mais je conviens que la formule est singulière, même si elle traduit un exercice très caractéristique de la démarche habermassienne. Les Editions Suhrkamp ont proposé à Habermas, à l’occasion de ses 80 ans, de publier une «édition d’études» (Studienausgabe), qui est une pratique éditoriale allemande consistant à réunir, à l’intention des étudiants et des jeunes chercheurs, l’essentiel d’une œuvre dans un format maniable à un coût modique.
Habermas a accepté la proposition, mais l’a détournée en choisissant de ne retenir qu’une soixantaine de textes, qu’il a organisés de telle manière qu’ils forment cinq «monographies» traitant de questions auxquelles on identifie son œuvre et son action (sociologie et langage, rationalité et langage, éthique de la discussion, philosophie politique, critique de la raison), et sur lesquelles il n’a cependant jamais produit de «monographies» au sens strict du terme.
Alors, bien entendu, ce n’est qu’un artifice. Les «monographies» en question demeurent «non écrites». Mais cet exercice quasi oulipien, ayant consisté à fabriquer cinq «nouveaux» livres, absolument cohérents, à partir de «chapitres» empruntés à d’autres ouvrages préalables, n’en a pas moins quelque chose de fascinant – et vraisemblablement d’unique dans l’histoire de l’écriture philosophique.
Dans ce «Parcours», quelles évolutions distinguez-vous?
Il n’y a à mon sens qu’une seule évolution radicale, c’est celle qui est liée au «tournant linguistique» de Habermas.
Quel est ce tournant?
Il a refondé la démarche critique héritée de Hegel et Marx en recherchant l’efficience normative de la raison dans l’immédiateté de nos rapports linguistiques – constitutifs de notre monde quotidien, de notre vécu, de notre monde social – plutôt que dans les figures de la conscience historique. Si cela s’est produit au tournant des années 1970, ce n’est pas un hasard. C’était clairement une réponse au mésusage de la «Théorie critique» de l’école de Francfort par une fraction du mouvement étudiant, et par là au dévoiement de revendications générationnelles, par ailleurs, profondément légitimes.
La chute du Mur a, à sa manière, marqué un autre tournant… Il marque d’ailleurs la césure entre vos deux volumes.
La chute du Mur et l’unification de l’Allemagne ont clairement déplacé et dépassé certains intérêts antérieurs. De promoteur du «patriotisme constitutionnel», Habermas va alors se muer en «européaniste constitutionnel», puis en «cosmopolitiste constitutionnel».
En Allemagne, Jürgen Habermas est considéré comme le plus grand intellectuel vivant. Comment jugez-vous sa réception en France?
Avec une trentaine d’ouvrages dans les librairies et une présence discrète, mais régulière dans la presse francophone, Habermas est indéniablement le mieux «reçu» des philosophes contemporains non francophones. Il dispose d’un lectorat qui n’est pas confiné au monde académique. Cela ne va cependant pas sans malentendus, me semble-t-il. Habermas est aujourd’hui non seulement lu, mais étudié; or ce qui me frappe, c’est que très peu des études en question ont une réelle sympathie pour leur objet – à la différence de celles consacrées au philosophe Axel Honneth, par exemple. On lui fait même souvent jouer un rôle de repoussoir: on salue tel ou tel aspect de sa pensée, mais pour mieux contester tel autre.
Dans une large mesure, on peut dire que le «tournant linguistique» de Habermas n’a au fond jamais été accepté (ce qui est sans doute un peu moins vrai en Suisse, en Belgique ou au Québec), et même lorsqu’il est accepté, c’est un peu du bout des lèvres.
A quoi tient ce malentendu français?
Il tient sans doute au déphasage qui a accompagné la réception initiale de Habermas. Ses premiers ouvrages ont été publiés en France entre 1974 et 1978, au sein de la vague des publications qui ont introduit l’école de Francfort. En France aussi, l’impression que les idées de Mai 68 s’étaient ou avaient été dévoyées était profonde. Certains ont exprimé alors, avec quelque raison sans doute, le sentiment que, coincées entre le massif de la phénoménologie académique et celui du positivisme sous toutes ses formes (structuralistes ou marxistes dogmatiques), ces idées n’avaient pu être correctement interprétées et portées, et qu’il convenait donc de s’atteler, et vite, à la promotion d’une véritable pensée critique, capable de tirer le meilleur parti de la généalogie nietzschéenne, de l’analyse freudienne et surtout de la théorie critique de Marx. L’urgence était d’autant plus grande que, sur ce fond de désillusion, les départements de philosophie commençaient à céder aux sirènes de l’empirisme logique et de la philosophie analytique…
C’est pour alimenter cette aspiration forte qu’on est allé puiser à la source francfortoise, toutes générations confondues. On attendait donc de Habermas, seul survivant présumé, en quelque sorte, de la première génération des Francfortois, qu’il puisse combler cette attente – ce qu’il n’a pas fait, du moins sur le terrain sur lequel on l’attendait. Pis, en préférant asseoir désormais la théorie critique de la société sur l’analyse des pratiques du langage plutôt que sur les formes de la conscience, il a paru lui aussi céder aux sirènes anglo-saxonnes, ce que quelques-uns ne lui ont jamais pardonné. Certes, on peut n’y voir qu’un énorme malentendu. Mais ce malentendu a laissé de profondes séquelles qui tardent à s’effacer tout à fait.
L’école de Francfort
Ce qu’on appelle l’école de Francfort – un collectif singulier trompeur – a regroupé dès les années 1930, autour des pères fondateurs Theodor Adorno et Max Horkheimer, des figures aussi importantes que Walter Benjamin ou Herbert Marcuse. Interdisciplinaire dès l’origine et toujours articulée à des recherches empiriques, inspirée par Marx et Freud, elle comprenait la recherche sociale comme un correctif face à l’obscurantisme de la raison instrumentale, c’est-à-dire de la domination bureaucratique, de la marchandisation et de la standardisation de la vie sociale. D’où son nom de «Théorie critique». Habermas – troisième génération de l’école – s’est émancipé du pessimisme des premières générations, en mettant en évidence tout le potentiel constructif dont pouvaient être porteuses des institutions démocratiques. M. Hu.
Parcours 1 (1971-1989)Jürgen Habermas
Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly, Rainer Rochlitz et Valéry Pratt
Gallimard, 572 p.
Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly, Rainer Rochlitz et Valéry Pratt
Gallimard, 572 p.
Parcours 2 (1990-2017)Jürgen Habermas
Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly, Rainer Rochlitz et Valéry Pratt
Gallimard, 650 p.
Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly, Rainer Rochlitz et Valéry Pratt
Gallimard, 650 p.
vendredi 23 mars 2018
Une morale de la vulnérabilité
Deux volumes de textes inédits couvrant une période allant de 1971 à 2017, ainsi qu’une biographie intellectuelle du philosophe allemand, due à Stefan Müller-Doohm, paraissent ce mois de février chez Gallimard.

La lecture croisée de deux volumes de textes inédits du philosophe Jürgen Haberman s'avère extrêmement éclairante pour suivre l’itinéraire intellectuel de l’inventeur de L’Ethique de la discussion.
https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/le-journal-des-idees-du-mercredi-21-fevrier-2018
dimanche 4 mars 2018
Rencontre avec Jürgen Habermas
https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/02/21/en-compagnie-de-jurgen-habermas_5260409_3260.html
Rencontre avec Jürgen Habermas, géant de la pensée mondiale
« Le Monde » s’est entretenu avec le grand philosophe allemand chez lui, à Starnberg, alors que Gallimard publie deux recueils et une biographie.
Par Nicolas Weill Publié le 21 février 2018 à 16h00 - Mis à jour le 22 février 2018 à 16h03
samedi 30 décembre 2017
Réplique à l'éloge d'Emmanuel Macron par Jürgen Habermas
PHOTO : EMMANUEL MACRON ET JÜRGEN HABERMAS LE 16 MARS 2017 À BERLIN.
Réplique à l'éloge d'Emmanuel Macron par Jürgen Habermas
Le philosophe Arno Munster critique l'article pro-Macron du penseur allemand paru dans L'Obs le 26 octobre, qui oublie la dimension antisociale de la politique du Président.
vendredi 20 octobre 2017
la pensée d’Habermas dont se réclame Emmanuel Macron
Ce que signifie vraiment pour la France la pensée d’Habermas dont se réclame Emmanuel Macron
Dans un entretien avec Philippe Besson, Emmanuel Macron aurait affirmé ne pas s'intéresser aux intellectuels français comme Régis Debray, Emmanuel Todd, ou Michel Onfray et leur préférer Jürgen Habermas. "On se situe à un autre niveau"https://www.atlantico.fr/decryptage/3159949/ce-que-signifie-vraiment-pour-la-france-la-pensee-d-habermas-dont-se-reclame-emmanuel-macron-christophe-bouillaud
Avec Christophe Bouillaud
Atlantico : En quoi peut-on rapprocher la vision européenne d'Emmanuel Macron de celle du philosophe allemand ? Quel est le véritable projet philosophique qui justifie cette volonté française d'une plus grande intégration européenne ? Quel est son fondement ?
Christophe Bouillaud : D’abord, il faut admettre que, du point de vue de l’insertion dans le champ universitaire, Emmanuel Macron n’a pas tort : effectivement, le dit Jürgen Habermas, en tant que représentant tardif de ce qu’on a appelé « l’Ecole de Francfort », a fait une carrière universitaire hors pair, et il a reçu toutes les reconnaissances académiques possibles et imaginables. Les autres personnes citées, certes célèbres, se situent plutôt en marge des carrières académiques – cela n’enlève rien à leur originalité, mais il faut bien souligner que Jürgen Habermas possède largement le statut de « Trésor national vivant », pour utiliser une expression japonaise, dans son pays.
Ensuite, sur le fond, Jürgen Habermas est sur le plan européen un fédéraliste au nom essentiellement de l’idée d’une poursuite, certes critique, des idéaux des Lumières en terme d’émancipation humaine et de quête de la bonne société. Il se situe donc dans la filiation de Kant et de ses projets de cosmopolitisme. En citant Habermas comme référence, E. Macron s’inscrit dans cette perspective fédéraliste. Il n’ose toutefois pas prononcer le terme : vouloir au niveau de la zone Euro un exécutif pour décider, un budget pour agir et un parlement pour contrôler, cela ressemble pourtant furieusement à un Etat fédéral. Il est intéressant de constater que même le départ des Britanniques qui honnissaient le « F-word » avec le jeu de mot impliqué en anglais empêche encore d’utiliser les termes exacts et que notre Président s’oblige encore à des circonvolutions. Il est vrai que toutes les tentatives explicitement fédérales ont échoué en Europe depuis 1945 (1948, Congrès de l’Europe, 1954, CED, et 2005, TCE).
En même temps, comme le discours d’Athènes l’a rappelé, il y a l’autre aspect du projet européen : s’unir entre Européens pour continuer, non pas tant à dominer le monde comme avant 1914, que pour continuer à y jouer un rôle comme depuis 1945. C’est le thème bien connu : un pays européen est devenu trop petit pour compter encore sur la grande scène du monde à l’époque des pays-continents (Etats-Unis, Chine, Inde, etc.). Ce second projet, qui suggère dans le fond aux anciens impérialismes européens de s’unir pour continuer à dominer l’univers, remonte au moins aux années 1920 et au célèbre projet de « Paneurope » de Coudenhove-Karlergi. Comme le montre la carte publiée dans l’ouvrage éponyme (version française de 1927), il s’agissait alors de créer un grand espace économique et politique organisant toute l’Europe continentale et la partie de l’Afrique et du Levant colonisée par ces pays d’Europe continentale (soit les colonies françaises, belges, portugaises et italiennes). Ce même projet se retrouve mutatis mutandis sous la plume de l’européiste Mark Leonard en 2005 (Pourquoi l’Europe dominera le 21ème siècle, Paris, Plon, pour la version française), avec une liste des 109 pays de « l’Eurosphère » (p. 195-196), qui comprend (presque) tous les pays européens (à l’exception des renégats suisse et norvégien), l’Afrique, le Moyen-Orient (Arabie saoudite et Iran compris, sic !), et même tout l’espace post-soviétique européen (dont par ex. l’Azerbaïdjan). Ce projet de perpétuation de la domination des pays européens sur une partie de leurs anciennes colonies est d’ailleurs bien présent dans la célèbre Déclaration Schuman de 1950. En gros, l’Afrique est un butin riche en matières premières qu’il ne faut plus se partager comme avant 1914, mais exploiter ensemble. Des travaux universitaires ont été d’ailleurs faits sur les transferts de savoir-faire et de personnel de l’administration coloniale française à celle de la Commission européenne au moment de la décolonisation.
Autrement dit, le projet européen est un Janus aux yeux de ses promoteurs : d’une part, assurer durablement la paix et la prospérité sur le continent européen comme on tente de le faire depuis au moins le Traité de Westphalie (1648) – c’est le côté fédératif à la suisse de l’affaire -, d’autre part, assurer la perpétuation de la domination européenne, pour ne pas dire de la « race blanche », face au « péril jaune » comme aurait dit Guillaume II dès le début du XXème siècle, face au déclin démographique et économique prévisible de ce petit morceau du monde – c’est le côté Empire romain contre les Barbares de cette même grande affaire.
Pour ce qui est de la France, il a toujours été évident tout au long de la iVème et Vème République que se tourner vers l’intégration européenne a été un moyen de conserver à cette puissance moyenne en déclin son rôle dans le monde. L’Europe est toujours conçue par nos dirigeants successifs de droite comme de gauche comme le moyen de renouveler et d’assurer la puissance française : la France en grand en somme, avec la somme de malentendus que cela implique avec tous les autres pays européens. Emmanuel Macron n’est donc pas du tout original de ce point de vue-là. Par contre, en contrepartie, comme la France ici, c’est surtout les élites d’Etat et les élites bourgeoises qui lui sont alliées, il va aussi de soi que l’aspect fédératif à la suisse a été constamment sous-investi en France. On remarquera d’ailleurs qu’il n’y a pas de grand penseur français du fédéralisme au XXème siècle. Nous n’avons que des « pères de l’Europe » qui sont des hommes d’action s’étant fait penseurs sur leurs vieux jours (comme Jean Monnet ou VGE). Il faut aller du côté d’un suisse comme Denis de Rougemont pour trouver un penseur fédéraliste francophone. C’est la filiation rousseauiste d’un fédéralisme démocratique des petites nations.
Le principe de "patriotisme constitutionnel" n'a-t-il pas été critiqué comme étant une source des dérives technocratiques dont semble souffrir l'Europe aujourd'hui ? N'est-ce pas cette forme de détachement entre citoyenneté et identité culturelle que contestent tout particulièrement les eurosceptiques de nos jours ?
Attention, il ne faut pas se tromper : Jürgen Habermas dans ses interventions des dernières années a été un critique acerbe de ces dérives technocratiques de l’intégration européenne, et plus encore de la gestion de la crise européenne par A. Merkel. Il a parlé de « fédéralisme de l’exécutif » pour dénoncer le fait que toutes les grandes décisions étaient prises pour sauver l’Europe à huis-clos par uniquement les dirigeants des pouvoirs exécutifs des Etats, avec un retour subreptice à ce qu’on appelait le « concert des nations » d’avant 1914, où les grands Etas puissants décidaient de tout. Il fait partie de ces intellectuels allemands (comme Ulrich Beck) qui ont été effrayés du retour d’une politique de puissance de la part de l’Allemagne. En somme, une manière de décider à l’opposé de ses idées d’ « agir communicationnel », de débat ouvert et rationnel pour fonder les décisions collectives. Au contraire, ce qu’il appelle de ses vœux et pense possible, c’est que les pays européens se dotent d’institutions démocratiques et fédérales où tout serait discuté ouvertement, et où, en plus, à la fois les pays et les individus auraient des droits intangibles.
Pour ce qui est du concept de « patriotisme constitutionnel », il s’agit en fait de la tentative de transférer en Allemagne fédérale la vision républicaine française de la Nation. En France, pour les républicains de la IIIème République, la nation n’est pas une ethnie, homogène par la langue, les mœurs ou la religion. Elle est un ordre politique accepté et voulu par les citoyens, autrement dit la République. C’est pour cela que les Alsaciens-Lorrains, parlant pourtant des dialectes germaniques, restent fondamentalement entre 1871 et 1914 des Français de cœur séparés de la Mère-Patrie. Habermas veut tenter la même opération pour l’Allemagne fédérale : elle n’est plus le pays qui unifie les terres de langue allemande, l’héritière du rêve nationaliste allemand des années 1800-1871, mais elle est la volonté de ses citoyens de respecter un ordre politique idéal, la Loi fondamentale de 1949. Il pense pouvoir réaliser la même opération au niveau européen.
Après, il faut bien reconnaître que les fédéralistes sincères – et peut-être naïfs - comme J. Habermas ont été instrumentalisés par ceux qui disaient il y a quelques années que l’Union européenne était déjà une démocratie fédérale presque parfaite, et qu’il n’y avait donc pas lieu de se plaindre. D’où l’impression que J. Habermas était un idéologue officiel de l’européisme.
Enfin, c’est sûr que l’enjeu que pose Habermas est de savoir s’il est vraiment possible qu’en Europe, la citoyenneté européenne une fois établie par le droit l’emporte sur l’identité nationale ou sous-nationale. L’histoire de la démocratisation des Empires multinationaux ou des Etats multinationaux ne porte pas complètement à accréditer la thèse de la force intrinsèque de la citoyenneté – encore qu’on voit bien en pratique des Britanniques s’affoler de ne plus pouvoir circuler librement sur le continent à la suite du Brexit et vouloir en pratique rester des citoyens européens.
Des philosophes français cités plus haut, Emmanuel Macron affirme : "Ils regardent avec les yeux d'hier, le monde d'hier". Pourtant, l'approche de Juergen Habermas n'est-elle pas antinomique avec ce qui est parfois perçu comme un retour à la nation de l'Allemagne post-réunification ? En quoi ce projet est-il véritablement une vision du monde d'aujourdhui, par opposition au monde d'hier ?
Effectivement, le paradoxe du « patriotisme constitutionnel » de Habermas est qu’il est bâti sur l’ambiance qui régnait en République fédérale avant 1989. La RFA avait surtout bâti son récit fondateur sur le refus du nazisme et du communisme, et sur son succès économique bien sûr. L’aspect ethnique de la RFA était largement dénié en le renvoyant au nazisme et à sa « communauté du peuple » – même si le pays a accueilli depuis 1945 des millions d’Allemands « ethniques » chassés par ou fuyant l’Europe soviétisée. Avec la réunification et ses suites, on sait bien qu’on a assisté finalement à la naissance de la « République de Berlin », à une réaffirmation de la fierté d’être allemand et à une politique étrangère moins timide. Toute la crise européenne depuis 2010 a été marquée du sceau du retour d’un égoïsme national allemand, en pratique sinon en théorie, et d’une floraison dans la presse populaire d’outre-Rhin de stéréotypes nationaux les plus éculés des Allemands sur eux-mêmes et sur les autres Européens. Emmanuel Macron a parlé à ce sujet de « guerre civile ». Il a raison de souligner le retour de clivages entre Européens qu’on pouvait croire disparus. De ce fait cependant, son projet fédéraliste à la Habermas se heurte à plus de difficultés que ce même projet n’en aurait affrontées en 1989.
Par ailleurs, du point de vue français, ne faut-il pas s’interroger aussi sur les succès de librairie des auteurs que le Président méprise ainsi ? Cette angoisse pour un passé révolu et meilleur n’est pas seulement la fantaisie de quelques auteurs. Cela correspond à une demande de la part de nombreux lecteurs. Cette angoisse française de la dégradation, du déclin, de l’invasion, de la perte de sens, ne date pas d’hier, et elle n’est pas qu’une invention d’intellectuels. C’est un thème qui parcourt toute l’histoire française depuis 1815. Il faudrait en tenir compte, et ne pas croire que les Français vont s’enthousiasmer à l’idée de voir la souveraineté française disparaître dans la « République européenne » - même si cette dernière se trouve largement inspirée par l’expérience historique française, où ce sont, au fil des siècles, les Rois, l’Etat absolutiste, la République, qui ont fait la Nation sur le fondement d’une diversité de populations et de mœurs rare ailleurs en Europe.
Pour conclure cet entretien, et puisque les communicants de LREM (la « Team Macron » présente sur Twitter) ont tendance à qualifier de « fasciste » toute personne qui ose critiquer Emmanuel Macron, comme le montre leur réaction en ce sens à l’éditorial de mon collègue, l’universitaire britannique Chris Bickerton, dans le New York Times, permettez-moi de préciser que je ne suis évidemment pas fasciste dans mes orientations politiques, ni d’ailleurs d’extrême-droite ou même de droite en général, et je me permets d’appeler à ce sujet comme « témoins de moralité » tous les trolls - pardon de les appeler ainsi, mais c’est le terme adéquat- , qui ont réagi vertement à mes propos sur Atlantico au fil du temps. Merci à eux de leurs vives réactions.
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