Emmanuel Macron a rencontré le philosophe Jürgen Habermas à Berlin, le 16 mars 2017. Entre l’homme politique et le penseur de l’espace public, le dialogue s’est noué autour des enjeux européens.
Emmanuel Macron se pique de philosophie, on le sait. Lui qui revendique d’avoir été l’assistant de Paul Ricœur peut aujourd’hui se féliciter du soutien du philosophe allemand Jürgen Habermas. Lors d’un débat sur l’Europe organisé le 16 mars à Berlin à l’initiative de la Hertie School of Governance, le théoricien de la démocratie et penseur de l’éthique de la discussion a dit tout le bien qu’il pensait de celui qui franchirait « la sacro-sainte ligne rouge héritée de 1789 ».
Contre le « quiétisme »
Le philosophe a pris la parole le premier pour témoigner de sa curiosité : comment le spectre politique français se reconstituera-t-il si Emmanuel Macron venait à remporter l’élection ? Une chose est sûre, « Emmanuel Macron incarne l’antithèse même du quiétisme de ceux qui sont habilités à agir », ayant le mérite de poser des problèmes qui ne peuvent être résolus qu’à l’échelle européenne. Pour le philosophe, auteur de La Constitution de l'Europe (Gallimard, 2012), dans une conjoncture de blocage général, seules les coopérations au sein de la zone euro permettent un nouvelle marge de manœuvre. Il a développé sa vision de l’Europe. Elle repose sur deux piliers : la solidarité et l’unification.
L’idéal de solidarité ne relève pas du pur désintéressement. Elle devrait, selon lui, se traduire par des retombées positives pour celui qui la pratique. « Depuis la Révolution française et les premiers mouvements socialistes, précise-t-il, ce concept a acquis une portée politique plutôt que morale. » Autrement dit, « solidarité ne signifie pas charité ».
Ensuite, alors que « l’unification européenne a jusqu’à présent été un projet élitiste », le théoricien de l’espace public déplore que les leaders politiques n’osent pas impliquer les citoyens dans un débat éclairé sur les différents scénarios de futurs alternatifs, les populations n’étant appelées qu’à s’exprimer sur leurs intérêts nationaux.
Or, la reconstruction de l’Europe semble vouée à se faire malgré l’entêtement des élites. Sans même parler du Brexit, l’Europe, menacée à ses portes par des régimes autoritaires en Turquie et en Russie, se trouve aujourd’hui propulsée dans une situation essentiellement défensive, devant faire face à la guerre en Syrie, à la menace terroriste et aux provocations de Donald Trump aux États-Unis. Parce que l’Europe est désormais mise en demeure de défendre son intégrité et ses principes libéraux, Jürgen Habermas plaide en faveur d’une Europe de la défense et d’une coopération renouvelée.
Le philosophe a achevé son intervention en louant une nouvelle fois le candidat français à la présidentielle. Il soutient qu’il est l’homme qui « se démarque du rang des hommes politiques européens » dans la mesure où il a le courage de dire ce que la France peut faire aujourd’hui à l’intérieur de son pays pour faire avancer le débat européen. Pensant au rôle du partenaire allemand, il a conclu en soulignant combien « être le principal bénéficiaire de l’Europe est aussi une malédiction » et quelle responsabilité lui revient.
Une logique de désir
« L’Europe a arrêté de fonctionner comme elle le devrait depuis à mes yeux dix ans », a poursuivi Emmanuel Macron à la tribune. Il a d’emblée appuyé l’idée d’un « immobilisme destructeur » dont il incarnerait l’antithèse. À ses yeux, le problème majeur de l’Europe est qu’« on ne propose plus » et qu’une crise de confiance s’y est durablement installée depuis que les Néerlandais et les Français ont signifié leur refus au Traité constitutionnel de 2005. « On ne parle plus que d’histoires de séparation » alors que l’aventure européenne est par essence « mue par une logique de désir ». Et le fondateur du mouvement En Marche ! d’ajouter : « Si vous êtes un Européen timide, vous êtes déjà un Européen défait, donc je ne recommande pas cette option. »
Partant du principe que « la France n’a pas vécu l’austérité », Macron esquisse un projet pour l’Europe dans lequel le pays prendrait une part déterminante. Par où commencer ? Pour lui, l’essentiel est de réconcilier la logique de la justice sociale et celle de la « responsabilité » ; celle-ci est double, puisqu’elle concerne à la fois les jeunes qui n’ont connu que le chômage de masse et les partenaires européens envers lesquels la France n’a pas engagé les réformes auxquelles elle s’était engagée. Aussi, précise-t-il, « la France doit restaurer sa crédibilité sur le plan économique et budgétaire comme un préalable à [la] discussion », tout en étant capable de déclencher un mouvement plus favorable à l’investissement et, suivant en ceci Jürgen Habermas, à une plus grande solidarité du côté allemand.
Pour l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande, il n’existe qu’un moyen de concilier ces deux exigences : la création d’un « tiers de confiance » en Europe, qui se matérialiserait par la mise en place d’une nouvelle institution de croissance et de solidarité. Concrètement, cela signifierait le renforcement de la coopération franco-allemande beaucoup plus structurée sur les questions d’investissement, de sécurité commune aux frontières et de défense au Proche-Orient et en Afrique.
Double adoubement
Adoubement philosophique, mais pas seulement. Car sur l’estrade, un troisième invité était présent : Sigmar Gabriel qu’Emmanuel Macron connaît bien pour avoir été son homologue au ministère de l’Économie, et parce qu’ils représentent tous deux un virage de la gauche en Europe. Pour cette figure de proue du Parti social-démocrate allemand (SPD), changer les choses commence par une modification des « récits » politiques que l’on propose et qui nous forment. L’ancien assistant de Paul Ricœur, qui l’a accompagné dans la rédaction de La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli (Seuil, 2000), ne peut qu’acquiescer à cette thèse, tandis qu’au terme d’un long échange les applaudissements éclatent, comme saluant ce double signe de confiance de la gauche allemande : philosophique et politique. Le candidat en tirera-t-il profit en France ? Les futurs élections le diront.
Le retour des États-nations, ce syndrome de Stockholm
La structuration forcée de l’Europe en États-nations ne fait qu’empêcher la naissance et le développement d’associations humaines libres, spontanées et authentiques.
Difficile de nier l’existence de dysfonctionnements politiques en Europe. Cette observation est également partagée par Jakub Grygiel, chercheur au Center for European Policy Analysis à Washington qui, dans un article intitulé The Return of Europe’s Nation-States récemment paru dans la revue américaine Foreign Affairs, s’emploie à nous livrer son diagnostic et ses remèdes pour l’Europe. Le vieux continent souffrirait d’une érosion de ses États-nations. Ces mêmes États auraient été rendus virtuellement impuissants par l’intégration européenne.
Or, l’Union serait condamnée à l’inefficacité en raison de la diversité des intérêts de ses États-membres. Tout projet politique supranational serait chimérique. La construction européenne pêcherait par vanité en prétendant pouvoir dépasser l’indépassable. L’État-nation resterait selon lui le niveau de décision politique le plus pertinent et le plus légitime. Qu’importe le domaine considéré : économie, sécurité…Une renationalisation du vieux continent serait préférable à l’Union et revitaliserait la vie politique en Europe. Que faut-il en penser ?
LES ÉTATS-NATIONS NE NOUS ONT JAMAIS QUITTÉS
Le premier problème de cette analyse tient à ce qu’elle repose sur une affirmation, certes populaire, mais qui n’en reste pas moins fondée sur des bases discutables. En effet, pour parler d’un « retour » des États-nations, encore faudrait-il qu’ils nous aient véritablement quittés. Les chiffres indiquent au contraire que le poids des États en Europe n’a jamais cessé de croître ces dernières décennies. Les États européens consomment aujourd’hui en moyenne la moitié des richesses produites par leurs sujets.
Les libéralisations ponctuelles, sectorielles et partielles impulsées par Bruxelles n’infirment pas cette tendance générale à l’élargissement du champ d’intervention des gouvernements dans nos vies. Plus qu’un mirage, l’érosion des États-nations est une grille de lecture dont il faut se méfier. La propagation de ce mythe sert en effet la promotion des intérêts de la classe politique au détriment des nôtres.
Elle permet aux dirigeants de pratiquer ce qu’on pourrait appeler le « déni de pouvoir ». Or qui dit déni de pouvoir, dit déni de responsabilité : « Je ne peux pas être tenu responsable des difficultés que vous traversez puisque ce n’est pas moi qui suis aux manettes ». Mais il est une autre raison pour laquelle ce déni de pouvoir est dangereux. En imputant nos difficultés à l’impuissance supposée des États, il rend naturellement la puissance gouvernementale plus désirable. Il fabrique ainsi notre adhésion à la réduction de nos libertés et à l’enracinement de notre servitude.
POURQUOI SE MÉFIER DE L’INTÉGRATION POLITIQUE DE L’EUROPE ?
La prospérité des civilisations réside dans la liberté individuelle. La préservation de cette liberté réside quant à elle dans la fragmentation politique et la concurrence institutionnelle. Elles demeurent en effet les seuls instruments efficaces pour réguler les ardeurs des souverains. Or l’intégration politique de l’Europe affaiblit la concurrence institutionnelle. Il s’agit là du seul argument valable contre l’Union européenne.
Mais Jakub Grygiel avance au contraire des arguments douteux pour justifier la non-désirabilité de l’Union européenne. L’État-nation est comme qui dirait « essentialisé ». Il constitue au nom d’on-ne-sait-quelle-vérité la structure politique indépassable pour organiser la vie de la Cité. Pourtant, comme le fait remarquer le philosophe Jürgen Habermas, il n’y a pas lieu de sanctifier les États-nations. Ces derniers ne sont rien d’autre que de vulgaires constructions accidentelles nées du hasard de l’histoire.
Si ce constat n’est pas suffisant pour justifier la centralisation européenne comme le fait Habermas, il permet néanmoins de contrer le révisionnisme des nationalistes qui s’emploient à affirmer sur un ton péremptoire que les États-nations vont de soi.
LE PROBLÈME DU NATIONALISME MÉTHODOLOGIQUE EN SCIENCES SOCIALES
Cette idée fallacieuse puise notamment sa force dans le nationalisme méthodologique, un biais cognitif dominant dans les sciences sociales. Le nationalisme méthodologique consiste à analyser les phénomènes sociaux en prenant l’État-nation comme unité d’analyse principale. La société « nationale » est ainsi considérée comme un corps social parfaitement homogène qui se distinguerait parfaitement des collectivités humaines soumises à une autre juridiction nationale.
Un tel biais se ressent notamment lorsque Jakub Grygiel impute l’infaisabilité de la construction européenne à la diversité des intérêts nationaux. Très bien Monsieur Grygiel. Simplement, les intérêts des Français ne sont pas plus homogènes que les intérêts des Européens. Dans ces conditions, s’il nous faut rejeter la construction européenne en raison de la multiplicité des intérêts, alors il nous faut dans le même temps exprimer le même scepticisme vis-à-vis des États-nations.
L’ÉTAT-NATION À L’ÉPREUVE
« Les États-nations ont fait leurs preuves ». C’est ainsi que les nationalistes justifient régulièrement ces structures. Mais qu’est-ce que cela signifie au juste ? Est-ce à dire qu’ils ont prouvé leur capacité à maintenir la paix ? Une telle affirmation serait plus qu’audacieuse compte-tenu du fait que ces organisations ont perpétré durant le XXe siècle les crimes de masse les plus retentissants de toute l’histoire de l’humanité.
Est-ce à dire qu’ils ont prouvé leur capacité à garantir le développement économique ? Non, puisque c’est, la division du travail l’accumulation de capital, les gains de productivité ainsi que le progrès technique qui favorisent le développement. Les États ne jouent aucun rôle dans le processus de création de richesses et ne savent faire que le ralentir par leur activisme réglementaire et fiscal. Si développement économique il y a, il se fait en dépit, et non pas grâce aux États-nations.
Est-ce à dire enfin que les États-nations ont su bâtir des allégeances solides ? Cet argument n’est qu’une pétition de principe. Lorsqu’on se dote d’un système éducatif monopolistique et centralisé, il est facile d’inoculer le virus du nationalisme chez les populations pour forcer des allégeances qui n’auraient jamais existé sur un marché libre des idées. La légitimité des États-nations n’est donc ni plus ni moins que le fruit d’un rapport de force propre à un contexte social particulier.
Et cette légitimité est visiblement très fragile puisque certains gouvernements font aujourd’hui face à des pressions indépendantistes de plus en plus significatives (Catalogne, Écosse, Flandre, Corse, pour ne prendre que les exemples les plus évidents).
Syndrome de Stockholm
On ne peut certes pas nier un retour des nationalismes sur le vieux continent. La montée des partis autoritaires et la radicalisation du discours des partis traditionnels l’attestent. On aurait cependant tort d’attendre de ces idéologies tribales qu’elles revitalisent la vie politique en Europe. Elles précipiteraient au contraire son déclin.
Le nationalisme agit comme le syndrome de Stockholm. Il nous pousse à développer une affection toujours plus profonde vis-à-vis d’une institution qui ne sait rien faire d’autre qu’entraver la poursuite de nos desseins. C’est pourquoi il est important de se délivrer de ces schémas de pensée pour réaliser tout le potentiel des sociétés humaines, pour peu que l’on s’abstienne d’enfermer les individus dans des cadres institutionnels dépourvus de fondements rationnels.
Ainsi, loin de requérir une quelconque « renationalisation », la vie politique européenne a au contraire besoin d’une cure de « dénationalisation ». Cela n’implique pas nécessairement de recourir à une nouvelle forme de centralisme politique à l’échelle du continent. Il n’est pas question de choisir entre Charybde et Scylla.
La structuration forcée de l’Europe en États-nations ne fait qu’empêcher la naissance et le développement d’associations humaines libres, spontanées et authentiques : des institutions qui seraient sans doute plus profitables pour tous car plus respectueuses des aspirations de chacun.
Il est temps de démystifier ces structures périmées héritées d’un passé décadent.
Selon le socioloque Pierre Birnbaum, le rêve de Jürgen Habermas, à propos d’un espace public de modèle républicain, c’est la France. Mais voilà qu’un tel modèle, qui se voulait détaché de toute forme d’identité ethnique, se voit remis en question par ce que les médias de masse appellent les communautés. Or les communautés sont construites. Et artificiellement nommées.